8h30, lundi matin. Sarah, directrice marketing chez un grand groupe français, arrive à son bureau. Avant même d'allumer son ordinateur, elle lance : « Bonjour Albert, comment va l'équipe ce matin ? » Une voix chaleureuse lui répond : « Bonjour Sarah. Trois membres de ton équipe sont en télétravail aujourd'hui. Marc semble stressé d'après ses derniers messages – il a une présentation client demain. Je t'ai préparé un brief sur l'avancement du projet Bordeaux. Tu veux commencer par ça ou préfères-tu que je te fasse un point sur les urgences ? »
Albert n'est pas un assistant humain. C'est une intelligence artificielle générative (IAG) conversationnelle, personnalisée aux besoins de Sarah, capable de comprendre le contexte émotionnel et de mener une conversation naturelle. En 2040, dans les entreprises françaises, les IAG ne sont plus de simples outils, ce sont des collègues avec qui on interagit quotidiennement, presque intimement.
Ce scénario est une hypothèse possible de futur du travail, mais peut-être pas la seule. Dans tous les cas, la question se pose de cette montée des IAG conversationnelles dans notre univers professionnel. Aurons-nous des « Jarvis » comme Tony Stark dans Iron Man ? Des relations quasi-amicales avec nos IA comme dans le film L’Outsider avec Cécile de France, imaginant la collaboration d’une IAG et d’une écrivaine ? Ou quelque chose de totalement différent ? Les recherches menées entre 2024 et 2025 nous offrent un aperçu fascinant de ce que pourrait être le vécu concret du travail avec les IAG.
À quel point l’intelligence artificielle va-t-elle transformer nos métiers, y compris ceux de cadres ? Les systèmes d’intelligence artificielle (SIA) sont aujourd’hui en mesure d’effectuer des tâches de nature cognitive, jusqu’à présent réservées à l’humain. Selon les Français, l’intelligence artificielle sera le facteur qui aura le plus d’impact sur le monde du travail dans les cinq prochaines années.
L’IA déjà imaginée comme un futur collègue
Si on pose la question aux salariés américains sur ce qu’ils aimeraient que l’IA fasse avec eux : Pourquoi les travailleurs souhaitent-ils l'automatisation par agents IA ? La motivation la plus fréquemment citée est « libérer du temps pour des tâches à plus forte valeur ajoutée » ,choisie dans 69,4 % des cas. Parmi les autres raisons courantes figurent la répétitivité des tâches (46,6 %), le stress (25,5 %) et les possibilités d'amélioration de la qualité (46,6 %) [1] .
Un nouveau rapport du Boston Consulting Group et du MIT Sloan Management Review révèle que 76 % des dirigeants et des dirigeantes considèrent désormais les agents IA davantage comme des collègues que comme des outils [2].
Le baromètre Expectra 2025 montre que près de la moitié des cadres en France imagine l’IA comme « un futur collègue à part entière », avec une majorité qui attend un rôle de co-équipier libérant les humains de tâches rébarbatives. « Les cadres ne verraient donc pas l’IA comme une menace, mais, pour 66 %, comme un « super assistant. » Un assistant qui serait d’ores et déjà capable de les délester de tâches répétitives pour 77 % d’entre eux. Plus frappant encore, près d’un cadre sur deux (49 %) envisage l’IA comme « un futur collègue à part entière ». Cette proportion grimpe même à 59 % chez les utilisateurs réguliers et à 56 % parmi les managers qui supervisent plus de cinq collaborateurs. », nous dit le MagIT, dans son article « Un cadre sur deux voit l’IA comme un futur collègue », de septembre 2025.
« L’IA : votre “collègue préféré” en 2026, selon les experts » : Bryan Robinson, Ph.D., professeur émérite à l’Université de Caroline du Nord, auteur, intitule ainsi son article de janvier 2026 dans le magazine Forbes. À la peur et à la menace de remplacement se substitue progressivement l’idée que « l’IA n’est plus un outil à notre service, mais un outil avec lequel nous collaborons ».
Plusieurs dirigeants abondent dans ce sens dans cet article de Forbes : Dave Bottoms, vice-président senior et directeur général de la Marketplace d’Upwork, prédit que la collaboration entre les individus, les entreprises et les agents d'IA s’accentuera dans le futur tout en ajoutant que « à mesure que l'IA gagne en puissance, le talent humain devient plus important que jamais. ».
Ces agents IA sont déjà imaginés comme des entités entièrement autonomes, capables de planifier, d'agir et d'apprendre afin d'atteindre des objectifs de bout en bout.
« Demain, nous aurons tous un agent qui nous aidera à accomplir nos tâches. Cet agent saura identifier ce qui mérite vraiment notre attention et ce que l'on peut déléguer. » Bill Gates l'affirme : « l'agent IA n'est pas un gadget de plus, mais une rupture dans la façon dont nous travaillons [3]. » L’entreprise américaine de conseil Gartner estime que 15 % des décisions professionnelles quotidiennes seront prises par des agents IA d’ici 2028, et 33 % des entreprises utiliseront des agents IA contre 1 % en 2024. Ces agents ne sont pas de simples assistants mais des entités capables d’agir, décider et parfois collaborer entre elles [4].
On le voit, l’idée même de collaborer au quotidien avec des IA semble déjà acquise comme une nouvelle modalité de travail dans le futur, comme un nouveau mode collaboratif. « On entre dans l’ère du collègue numérique », lance Emilie Sidiqian, la directrice générale de Salesforce France, lors d’un show de lancement d’un nouvel outil Assistant IA en mai 2025. La question de l’impact sur le marché du travail se pose forcément. Outil de collaboration ou outil de remplacement ? Mais si ces outils devenaient des entités à part entière quelles relations pourrait-on lier avec ces entités qui nous assisteraient dans nos tâches professionnelles ?
Anthropomorphisation des IAG : un risque émergent dans le travail de demain ?
La Carnegie Mellon University, dans ses recherches publiées en octobre 2025 sur l'architecture Cohumain, met en garde contre une approche naïve : les IAG ne doivent pas être traités comme n'importe quel coéquipier [5].
Cette vision révèle un paradoxe fascinant : les IAG ne remplaceront pas l'humain dans ses fonctions essentiellement relationnelles. Comme le souligne l'équipe de Carnegie Mellon, alors que l'IA pourrait exceller à résumer une réunion, ce sont toujours les humains qui doivent sentir l'ambiance dans la pièce ou capter le contexte plus large de la discussion. Les IAG deviennent ainsi des amplificateurs de collaboration humaine, non des substituts.
Une étude publiée dans la revue PNAS en mai 2025 révèle un phénomène crucial : les modèles de langage de dernière génération excellent à écrire de manière persuasive et empathique, à inférer les émotions des utilisateurs et à engager des conversations si naturelles qu'elles deviennent indiscernables des interlocuteurs humains [6].
L’étude interroge sur le fait que les capacités anthropomorphiques représentent à la fois le plus grand potentiel de l’IA et son plus grand danger. Elles offrent la possibilité de créer de nouvelles interfaces conversationnelles et de nouvelles façons d’interagir avec des informations complexes de manière naturelle et accessible. Parallèlement, elles soulèvent le défi de la « séduction anthropomorphique », soit l’attrait d’une interaction convaincante, semblable à celle d’un être humain, en l’absence de tout trait véritablement humain, comme la compréhension ou l’empathie. Et toujours cette étude de démontrer que l’industrie de l’IA a largement misé sur le développement des capacités « humaines » de ces agents conversationnels anthropomorphes. L'historien et philosophe Yuval Harari qualifie le langage de « système d'exploitation de la civilisation humaine [7] » ; la maîtrise extrêmement nuancée du langage dont font preuve les large language models (LLM) soulève des inquiétudes quant à l'influence que l'IA pourrait avoir sur la narration, l'écriture de l'histoire et le tissu social. Une technologie qui imite les humains de manière convaincante pourrait être détournée et bouleverser les processus sociaux comme aucune technologie antérieure n'a pu le faire.
Lorsque les IAG deviennent nos collègues quotidiens dans les entreprises, avec qui dialoguons-nous vraiment ? Un simple outil ou un partenaire quasi-humain ? Cette ambiguïté, alimentée par la conception anthropomorphique des IAG, génère des travers inattendus qui transforment profondément l'expérience du travail.
La collaboration quotidienne avec des agents IA conduirait à une diminution des interactions humaines au travail, provoquant solitude et fatigue émotionnelle, qui à leur tour déclenchent des comportements contreproductifs comme des retards, faible effort, sabotage organisationnel, selon une étude chinoise de 2025 [8]. Car à trop considérer l'IA comme un « membre d'équipe », l'anthropomorphisation pousserait les employés à attribuer à l'IA des capacités d’acteur social qu'elle ne possède pas. L’IAG pourrait-elle devenir trop humaine et brouiller la frontière entre l’humain et la machine dans le travail ? Demain, les salariés pourraient-ils passer de « saisisseur de données » au salarié « orchestrateur de bots » ?
Les IA agentiques, pour l’instant, n’envahissent pas le monde du travail… Nous n’en sommes encore qu’aux débuts, car plusieurs obstacles techniques et organisationnels restent à surmonter.
Et demain, quels impacts sur le travail ?
À l’horizon 2040, les intelligences artificielles génératives conversationnelles pourraient-elles évoluer vers des systèmes comparables au modèle fictionnel Jarvis, l’assistant omniprésent de Tony Stark dans le film Iron Man : une interface continue, personnalisée, capable de dialoguer naturellement, d’anticiper les besoins et d’agir directement sur l’environnement de travail numérique ou bien d’autres formes moins humanoïdes ?
Quels modèles pourraient s’installer dans les entreprises : plutôt Centaure ou plutôt Cyborg, les métaphores devenues des références pour décrire comment les salariés collaborent avec les IA conversationnelles ? Ces termes ont été popularisés par une étude majeure menée en 2023 par des chercheurs de Harvard, de Wharton et du BCG [9], puis largement relayés par le Pr Ethan Mollick. Y sont décrites deux attitudes, deux manières de collaborer avec les IAG. Le modèle du Centaure est celui qui garde une séparation claire entre le travail humain et le travail de la machine. Comme la créature mythologique mi-homme, mi-cheval, les deux entités sont distinctes mais fusionnent leurs forces.
L'approche Cyborg, qui tire son nom des êtres hybrides homme-machine décrits dans la littérature SF, est beaucoup plus fluide et granulaire. Ici, l'IA est intégrée à chaque étape du processus de pensée et de création. L'humain et la machine travaillent en « interférence » constante. Marie-Laure Cahier et Pierre Quesson, dans leur ouvrage Travailler avec les IA génératives, vont plus loin : « la métaphore du cyborg va au-delà de la simple réalisation des tâches, elle ouvre sur l’idée d’une forme d’amélioration cognitive pour les 2 parties [10] ».
Alors demain, verrons-nous des entreprises Centaure ayant pleinement intégré les intelligences artificielles génératives comme de véritables collaborateurs opérationnels ? Les agents conversationnels participeraient à la coordination des projets, à l’analyse stratégique, à la préparation des décisions et à l’exécution de nombreuses tâches. L’IAG ne serait plus considérée comme une technologie mais comme un acteur organisationnel à part entière, où les rôles entre humains et machines seraient clairement définis. Le fonctionnement quotidien reposerait sur des collectifs hybrides où humains et systèmes intelligents coopèrent de manière routinière.
Ou bien des entreprises Cyborg où humains et IA anthropomorphisées seront en symbiose et en interaction permanente au quotidien ? Mais face au risque d’isolement, des instances de régulation des IA conversationnelles verraient le jour. Formations et relations de proximité humaine seraient proposées pour éviter un isolement des salariés. Ou bien encore d’autres avenirs possibles à imaginer et à réguler certainement.
À l’horizon 2040, la présence d’intelligences artificielles génératives dans les entreprises ne semble plus relever de l’hypothèse mais d’une transformation structurelle du travail. La question centrale ne sera probablement plus celle de leur adoption technique, mais celle des formes de coexistence professionnelles, sociales et organisationnelles qui émergeront de cette cohabitation.
L’histoire des révolutions industrielles rappelle d’ailleurs combien les trajectoires technologiques et leurs effets économiques peuvent surprendre. Comme l’a souligné l’économiste Joel Mokyr, les contemporains des grandes transformations industrielles ont souvent été pris de court par l’ampleur et les conséquences des innovations. De la même manière aujourd’hui, il est difficile d’anticiper la vitesse à laquelle les entreprises adopteront l’IA, et il reste encore impossible d’identifier avec certitude quels seront les futurs gagnants sur le marché du travail.
Quel que soit le scénario dominant, plusieurs enjeux transversaux se dessinent déjà : maintien du collectif de travail, clarification des responsabilités, évolution des compétences des jeunes actifs, capacité des organisations à éviter la confusion entre performance technologique et qualité humaine du travail. L’introduction des IAG ne modifiera pas seulement ce que l’on fait au travail, mais aussi la manière dont on collabore, dont on décide, et potentiellement dont on se définit professionnellement.
Et si la génération alpha changeait les codes du travail ? (choc démographique)
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Sources et références
[1] Laboratoire SALT de l'université de Stanford, L'avenir du travail avec les agents IA. Potentiel d'automatisation et d'augmentation des audits au sein de la main-d'œuvre américaine, 2026.
[2] Boston Consulting Group (BCG) et MIT Sloan Management Review, The Emerging Agentic Enterprise : How Leaders Must Navigate a New Age of AI, 2025. Neuvième étude annuelle mondiale sur les agents IA en entreprise, le rapport repose sur une enquête menée auprès de 2 102 répondants (dirigeants, managers et employés) de 21 secteurs, dans 116 pays.
[3] Les Echos, Loïc Michel (PDG de 365Talents), Dans cinq ans ou moins, les DRH devront composer avec des agents IA intégrés à leurs équipes, 18 juillet 2025.
[4] The Conversation, Et si votre prochain collègue était un agent IA ?, septembre 2025.
[5] Carnegie Mellon University, COHUMAIN Architecture: Researchers Explore How AI Can Strengthen, Not Replace, Human Collaboration, octobre 2025.
[6] Sandra Peter, Kai Riemer et Jevin D. West, The benefits and dangers of anthropomorphic conversational agents, Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), 2025.
[7] The Economist, Yuval Noah Harari, Yuval Noah Harari affirme que l'IA a piraté le système d'exploitation de la civilisation humaine, 2023.
[8] Qingqi Meng, Tung-Ju Wu, Wenyan Duan et Shijia Li, Effects of Employee–Artificial Intelligence (AI) Collaboration on Counterproductive Work Behaviors (CWBs): Leader Emotional Support as a Moderator. Behavioral Sciences, 2025.
[9] Harvard Business School, Fabrizio Dell'Acqua et al., Navigating the Jagged Technological Frontier, 2024.
[10] Chaire FIT², Marie Laure Cahier et Pierre Quesson, Travailler avec les IA génératives, 2025.
